Le prêtre

Grand blond aux yeux vert clair, Stephane était un beau jeune homme, bien fait de sa personne. Il vivait dans un pays de lumière aux senteurs méditerranéennes. Il traînait son adolescence de villa en villa. Comme lui, ses amis appartenaient à la jeunesse dorée de ces pionniers venus s’installer là près d’un siècle auparavant.

Dans ce pays, la chaleur des journées d’été écrasait les terres autrefois arides qui avaient été mises en culture par les premiers colons. Des parfums lourds et sucrés exultaient de la terre et des jardins bouillonnant de fleurs de la propriété familiale. Son enfance fut faite de douceurs et de plaisirs.

Ce coin du monde était peuplé de gens chaleureux à l’accent particulièrement chantant.

Quand il eut 17 ans, la région chaude devint brûlante. Son père attentif à l’histoire qui se déroulait sous leurs yeux avait vite compris qu’ils allaient devoir quitter ce pays devenu, croyaient-ils, le leur en quelques décennies.

Stephane se retrouva alors à Paris, trop grande ville pour lui et surtout trop grise. Il avait perdu son soleil. En quelques mois, il devint comme translucide. Il avait perdu tous ses amis et sa vie n’avait plus de sens.

C’est alors qu’il fit la connaissance de Pierre. Pierre était un homme qui avait voué sa vie aux hommes et à Dieu : prêtre ouvrier, il travaillait dans une manufacture tout en officiant dans une banlieue ouvrière. Son église était fréquentée par de pauvres gens vêtus bien souvent de haillons, mais qui avaient toujours la lumière dans leur regard.

Pierre devait avoir 30 ans, Stephane venait de fêter ses 20 ans.

Pierre avait le physique d’un ouvrier agricole. Bien taillé, mat de peau, les yeux sombres, il était tout l’inverse de Stephane. On aurait dit qu’un ancêtre venant d’Afrique était passé par là ! Il avait toujours une cigarette accrochée à ses lèvres charnues.

Pendant ses sermons, sa voix forte envahissait la petite église et ses mains puissantes animaient avec énergie ses homélies lyriques et colorées.

Stephane avait l’habitude d’entrer dans les églises. Oh, non pas par esprit de religion mais plutôt pour se laisser porter par certains souvenirs d’enfance et de bonheur. Il ne se recueillait pas. Il humait les parfums d’encens, écoutait les prêtres ânonner leurs longs chants en latin : il retrouvait là des atmosphères familiales rassurantes.

Le jeune garçon était entré par hasard dans l’église où officiait Pierre. Son attention avait été attirée par cette belle voix forte aux paroles enchanteresses qui ne parlaient que d’amour de son prochain.

Ce jour-là, il était resté dans l’église à écouter avidement le message d’amour de cet homme. Il s’était même agenouillé. Quand il avait relevé les yeux, l’église s’était vidée, La belle voix chantait toujours. Stephane s’était approché de l’autel ; il avait aperçu le grand homme qui s’agitait. Il l’avait tout de suite admiré.

Pendant des semaines, discrètement, il avait fréquenté la petite église. Il ne parlait à personne, ne regardait personne. Il partait toujours le dernier après avoir jeté un coup d’œil plus ou moins insistant dans la sacristie.

Jusqu’à ce jour où Pierre était sorti ayant entendu du bruit ! Ils s’étaient retrouvés face-à-face.

« Excusez-moi, mon père » avait dit timidement le jeune homme en rougissant et en baissant les yeux.

« Vous avez besoin de quelque chose ? »

« De vous » aurait aimé répondre Stephane.

En balbutiant, il finit par dire que passant par hasard, il avait entendu une voix magnifique et il avait eu envie d’en savoir plus. Il était donc entré et avait écouté.

Pierre avait souri. Son visage était devenu aussi lumineux que celui du Christ disant la bonne parole à la foule émerveillée qui le suivait et buvait avidement toutes ses paroles.

Pierre avait invité Stephane à entrer dans la sacristie afin qu’il finisse de se changer et de tout ranger. Pendant que Pierre se préparait tranquillement, Stephane ne pouvait s’empêcher de l’observer furtivement. Il se sentait troublé par cet homme, à la carrure développée, aux muscles puissants, et dont les gestes étaient tranquilles et assurés.

Ils allèrent prendre un verre dans un café voisin. Leur première rencontre s’éternisa et lorsque Stephane voulut rentrer chez lui, Pierre lui avait alors proposé de le raccompagner dans sa 2CV bariolée. Leur balade enivra Stephane. Enfin, il avait trouvé quelqu’un avec qui parler. Son pays de lumière ne lui manquait plus. Il avait retrouvé sa jeunesse, son insouciance, sa foi en la vie.

Les parents de Stephane, quoiqu’un peu surpris par le visage rayonnant de nouveau de leur fils, se sentirent soulagés et heureux de le voir fréquenter un prêtre.

Stephane assistait régulièrement à tous les offices. Il ne regardait pas le Christ sur sa croix de bois, ni la statue de la sacrée sainte Marie : il n’avait d’yeux que pour Pierre.

Pierre, indifférent ou inconscient, poursuivait sa tâche. Il aimait ce qu’il faisait et qu’il avait choisi. Il aimait bien aussi ce garçon, doux et sensible, qui l’accompagnait de plus en plus souvent.

Pour Stephane, cette amitié était devenue amour. Il ne pouvait pas vivre un seul jour sans voir Pierre. Il n’y avait pas une minute où il ne pensait à lui. Il rêvait de longues promenades, main dans la main. Il avait envie de sentir son corps contre le sien. Il aurait aimé sentir le goût de ses lèvres posées sur les siennes. Il savait que cet amour était impossible.

Le jour où Pierre emmena Stephane au bord de la mer lui fut un moment de grâce.

Ils marchèrent longuement sur la plage déserte. Puis ils se baignèrent. Côte à côte, ils s’allongèrent pour se sécher. Le corps de Stephane était devenu électrique : il sentait Pierre si proche que des fourmillements intenses ne cessaient de le traverser.

Ils se couchèrent l’un à côté de l’autre dans la petite tente que Pierre avait amenée. Ils étaient face à la plage. Le ressac agitait Stephane, il était devenu Océan.

Et lorsque Pierre s’était retourné vers Stephane, lui avait pris le visage et l’avait embrassé tendrement, Stephane, à peine surpris, s’était alors laissé aller, son cœur avait battu la chamade. Ce fut une première nuit d’amour aux couleurs divines.

Au petit matin, ils s’éveillèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils prirent un premier bain entièrement nu sur cette plage encore déserte.

En rentrant dans la capitale, ils se jurèrent fidélité. Ils étaient conscients que leur amour ne pourrait jamais éclater au grand jour.

Stephane continua d’aller écouter les sermons étonnants et passionnés de son ami. Ils se voyaient secrètement dans des hôtels éloignés de leurs domiciles respectifs.

Mais la méchanceté et la bêtise humaine ne sont jamais bien loin. Les langues finissent toujours par se délier ; elles se vautrent alors avec complaisance dans la fange de la jalousie, de la morale idiote, de la petitesse et de la médiocrité. De soupçons à certitudes, le pas fut rapidement franchi par certains qui n’avaient rien d’autre à faire qu’observer, épier et médire.

Au début, Pierre reçut des lettres anonymes. Il ne voulut pas s’en soucier : pourtant, les deux amants devinrent simplement plus vigilants.

Un jour Pierre fut convoqué par les autorités religieuses qui le gouvernaient. Stephane n’a jamais su ce qui fut dit, mais peu à peu, Pierre devint plus distant, irascible parfois.

Ces changements désespéraient Stephane. Il voyait bien que Pierre avait décidé de s’éloigner, de l’éloigner. Il n’y eu bientôt plus de rendez-vous dans un hôtel tranquille.

Stephane perdit l’envie de boire et de manger.

Il ne mettrait plus jamais les pieds dans une église.

Stephane s’engagea dans la Légion Étrangère et l’on n’entendit plus jamais parler de lui.

C’est par hasard que des années plus tard, j’ai appris la mort au combat de Stephane.

ARTHUR

J’ai 23 ans. Enfin, je l’ai rencontré, lui, l’Unique, celui à qui je donnerai tout, celui qui ne m’abandonnera pas. Je suis tombé en amour, une jolie expression volée à nos amis Québécois.

C’est mon meilleur ami qui me l’a présenté. Nous avons passé la soirée tous les trois dans un adorable petit restaurant à la clientèle essentiellement masculine. Finalement, l’ami en commun, l’ami initiateur, nous laisse tous deux à nos divagations délicieuses.

Ce soir-là, je n’ai d’yeux que pour lui alors que la gent masculine se prélasse, se regarde, se séduit tout autour de nous.

Arthur, c’est son nom, a des yeux très noirs, très allongés. Son regard est doux et rieur. Deux fossettes lui dessinent tendrement le visage. Son sourire est contagieux et il en joue gaiement. Ses cheveux sont très sombres, courts et frisés. Il porte une chemisette blanche entrouverte sur une poitrine légèrement poilue. Son teint doucement hâlé fait penser qu’il revient tout juste du soleil.

Je pose imperceptiblement ma main sur celle d’Arthur qui ne se refuse pas. Nos doigts finissent par s’entremêler.

Je ne me souviens plus de nos discussions. Ce dont je me souviens c’est de cette atmosphère, douce et légère qui nous envahissait. Le temps était encore chaud. Comme deux amoureux, nous sommes rentrés tendrement enlacés.

Arthur habitait une petite ville de province. Nos semaines étaient téléphoniques. Nos week-ends étaient faits d’aller-retour en train.

Arthur me disait que nos cœurs battaient à l’unisson. Les yeux dans les yeux, nous nous donnions mutuellement la certitude de futurs possibles.

Puis un jour, un soir, au téléphone, Arthur a dit que cette histoire ne pouvait pas être vraie : il y avait trop d’amour, trop de bonheur, trop de plaisirs partagés. Il lui fallait prendre du recul, réfléchir. Arthur voulait du temps, un peu de temps…

Je n’ai pas eu de ses nouvelles pendant plus de six mois. Après avoir pleuré, hurlé, m’être révolté, le calme était revenu en moi. J’étais alors redevenu ce que j’avais toujours été : un célibataire !

Puis Arthur est revenu à Paris. Nous nous sommes revus, nous avons parlé. Arthur était toujours le même, charmeur irrésistible. Il m’a confié qu’il avait réalisé qu’il ne pouvait pas vivre sans moi, il regrettait ce temps de silence.

Moi je ne voulais pas souffrir, mon cœur était devenu sec. Je préférais avancer seul s’il le fallait. J’avais eu peur. J’avais refermé l’histoire.

Arthur est reparti.

Je me suis alors retrouvé seul dans mon petit studio, seul et triste. J’ai pleuré, un peu.

Non, je ne voulais pas avoir mal, coûte que coûte.

Quelques mois plus tard, j’ai reçu un coup de fil : Arthur s’était donné la mort.

Juste des mots d’enfant

Je m’appelle Zohar et j’ai six ans. Je suis le petit dernier d’une famille de quatre enfants : deux garçons et deux filles. Quand je me regarde dans un miroir, je trouve que je ressemble à un aigle avec mes yeux verts et perçants. Mes cheveux sont noirs et longs : je n’aime pas quand maman me les coiffe !

Je n’ai presque pas connu le pays d’où je viens. Je suis arrivé ici j’avais deux ans.

Moi je suis un garçon heureux. Je vais apprendre à lire cette année. Je rentre au cours préparatoire ! A la fin de l’année, je saurai lire tous les mots de la belle langue de ce pays où mes parents ont choisi librement de vivre.

Là-bas papa travaillait le bois. Et ici il fait la même chose. On dit de lui qu’il a des mains d’or. Bien sur, son index coupé par la machine lui manque quelquefois mais il me fabrique tous mes jouets. Il en vend aussi : les gens aiment. C’est maman qui va les vendre. Il m’arrive de l’accompagner. Nous nous installons dans un coin d’un grand marché de l’autre coté de la ville. Je dois juste veiller à la police comme elle me dit.

Je trouve maman très jolie. Ses longs cheveux ondulent sur sa taille fine. Elle aime porter des vêtements aux couleurs vives. Et malgré la difficulté que nous avons pour avoir de l’eau, elle sent toujours très bon. Moi, je trouve lassant d’avoir à me laver tous les jours.

Mon grand frère, Ramon, a eu seize ans. Il m’a raconté qu’il faisait de la récupération. Je n’ai pas très bien compris. Je le vois aller et venir avec des vélos, des scooters. Il semble content de lui. Papa lui répète tout le temps qu’il devrait se trouver un vrai métier ! En tout cas, moi je trouve mon frère très beau ; il est grand avec une carrure d’athlète. Sa peau est sombre comme pour chacun d’entre nous. Ses cheveux sont noirs. Mais surtout ses yeux sont intensément bleus. Et on dit qu’il a beaucoup de succès. Je ne comprends pas très bien ce que cela veut dire, mais je vois souvent des filles le regarder discrètement alors qu’il ne parait pas s’y intéresser.

Tania est ma grande sœur. Jolie brune aux yeux noirs, elle sourit tout le temps. Elle va à l’école. Elle dit qu’elle sera docteur plus tard. Du haut de ses quatorze ans, elle me contemple et m’encourage tout le temps.

Fabiola c’est ma jumelle, ou presque. Elle n’a que dix mois de plus que moi. Mais elle sait déjà lire. Tous les deux nous jouons sans cesse dans les bois autour du camp dans lequel nous vivons.

Je me rappelle d’un seul grand voyage avec mes parents. Nous sommes allés rendre visite à notre Madone au bord de la mer. Il faisait beau tout au long de notre chemin. Quand nous sommes arrivés il y avait déjà des centaines de caravanes installées. Nous avons choisi notre place et nous avons suivi la foule vers la petite église. Bousculés et heureux, nous sommes entrés. Tout le monde chantait et priait. Maman m’a poussé vers la Belle Dame : elle était couverte de dorures. Un drôle de parfum envahissait la salle. Qu’elle était belle ! Accompagnée de mes sœurs, maman semblait en extase. Moi je trouvais cela amusant.

Tous les soirs il y avait des feux de camp. L’ambiance était joyeuse. Tout le monde me parlait, quelquefois dans des langues que je ne comprenais pas.

Même mon frère était de la fête. Il semblait transformé, rayonnant. Son regard bleu brillait de mille feux, et il ne manquait pas d’attirer de jolies filles autour de lui.

Papa a acheté, en partant, une statue de la Vierge Noire : elle trône dans un coin de la caravane.

Dans le camp ici nos soirées ne manquent pas de vie. Les hommes discutent entre eux pendant que les femmes cousent, les vieux nous racontent leurs histoires, leurs voyages. Ou bien nous jouons dans les bois derrière le camp. Il n’est pas très grand mais il nous suffit pour y organiser des expéditions, des découvertes….

Je suis heureux. Tout le monde m’aime et j’aime tout le monde.

Ce matin, ma vie a été bouleversée. Tout d’abord ça a commencé par du bruit, des coups, des cris…. J’ai ouvert les yeux et j’ai vu tout le monde debout…. Maman avait l’air affolée. Elle m’a demandé de m’habiller très vite. De grands coups ont été frappés à notre porte. Papa a ouvert et cinq hommes en tenue sombre nous ont demandé sur un ton méchant de sortir rapidement de la caravane. L’un d’eux est entré et s’est mis à jeter toutes nos affaires en l’air. Papa essayait de récupérer quelques habits et quelques uns de ces objets en bois. Mais les policiers nous poussaient dehors sans ménagements. Aussitôt que nous sommes sortis, ils ont tout mis à sac, puis ont commencé de démolir la caravane. Mes sœurs pleuraient, Ramon avait les poings serrés dans ses poches, l’air furieux, maman tentait de nous rassurer.

En débarrassant nos affaires les hommes en noir ont brisé la belle statue de notre Vierge.

Autour de nous c’était la pagaille. Des enfants criaient, le camp devenait un immense chantier de destruction. Tout le monde courait dans tous les sens tentant d’entasser dans un coin ce qui leur appartenait.

Moi, j’étais assis dans mon coin. Mes genoux tremblaient. A mes cotés, Tania et Fabiola pleuraient doucement.

A un moment un policier nous a montré un bus et nous a donné l’ordre de nous y installer avec nos affaires.

Lorsque tout le monde a été dans le bus, nous sommes partis, sous le regard étonné de quelques habitants du coin.

Maintenant je suis dans une grande salle. On nous a un peu donné de quoi nous nourrir : un grand bol de soupe, quelques biscuits et un peu d’eau.

J’ai compris que j’allais devoir rentrer dans ce pays où je suis né et que je ne connais pas. J’ai compris aussi que nous n’y serons pas les bienvenus.

Ce qui me plait c’est que je vais faire la connaissance de mes grands parents. Et puis je vais prendre l’avion. Je pourrai raconter plein de choses à mes cousins de là-bas ! Il parait que j’en ai beaucoup.

Papa a empoché une petite somme d’argent, prix de notre retour au pays.

Je ne sais pas ce que nous allons devenir désormais.

Ce qui me fait le plus de peine, c’est que je ne vais pas aller dans cette jolie école que maman m’avait montrée et aussi que je ne vais pas apprendre à lire la langue de ce pays que je trouvais beau.

Papa m’a dit que nous allions y revenir…. un jour… Mais c’est un secret ! Il parait que je ne dois pas le dire.

Je me souviens

J’ai 20 ans.

Je vis ma vie. Je sais que je peux plaire. Je suis un être libre. Je sais donner du plaisir, je sais en prendre aussi.

Ma vie n’est ni triste, ni gaie.

Quelquefois je m’ennuie, d’autres fois non. Je prends la vie telle qu’elle me vient !

C’est la fin de l’été, je me balade dans les rues d’une de ces petites villes de Provence aux parfums enchanteurs.

J’entends la voix joyeuse d’un de mes amis qui me hèle. « Hey, veux-tu venir avec moi voir un copain. C’est un de mes anciens profs, c’est un mec absolument super et original. Tu vas l’aimer… »

Je l’accompagne pour le plaisir de la rencontre.

Nous entrons dans un de ces vieux immeubles dont le Sud a le secret. Murs blancs, sols de tomettes rouges. Il fait frais.

Il tape à une porte. Un homme, environ trente ans, nous ouvre et nous laisse pénétrer dans sa demeure singulière. Il y a une grande pièce remplie de livres et de partitions. Dans un coin un piano trône. À ses côtés se trouve une chaîne HIFI qui ferait rire plus d’un aujourd’hui.

Il est vêtu d’un jean et d’une chemise rose presque fluo. Ses cheveux longs ondulent. Son visage est taillé à la serpe, son regard noir est doux.

Il nous offre un thé, me sourit souvent. Il parle de chanteurs que je ne connais pas encore. Un certain Guidoni ! Une dénommée Mina. Mais la nuit tombe et je dois rentrer. Il m’accompagne à la porte, sa main enveloppe la mienne lorsqu’il me salue en me disant « tu reviens quand tu veux » avec un grand sourire. Je les laisse tous deux.

Deux jours plus tard, je passe à nouveau sous ses fenêtres. J’entends de la musique. N’écoutant que mon désir, je monte quatre à quatre les marches et je frappe à sa porte. Il m’ouvre et me sourit. Sa chemise bleue est ouverte sur une croix en or et une poitrine velue.

Il m’accueille en me disant « je savais que tu reviendrais ! »

Je ris.

Lorsqu’il me sert le thé, sa chaleur effleure la mienne. Il me regarde, pose la tasse.

Pendant des semaines, j’ai passé mes après-midis chez lui, avec lui. Nous écoutions Guidoni, son préféré. Puis Mina… « Ancora, Ancora »

Un jour il me fait écouter ses propres chansons. Une voix grave et sensuelle. J’aime.

Et puis, il m’a fallu rejoindre les bancs de la fac.

Notre dernier rendez-vous fut ponctué de phrases tendres.

Je n’ai pas cessé d’écouter Guidoni.

60 ans et quelques

Putain Dieu, je t’avais pourtant dit que je voulais m’arrêter avant !

Tu ne m’as pas entendu. Tu ne m’écoutes jamais ! Ou alors tu es trop sourd maintenant. Parce que tu es vraiment trop vieux !

Et je suis là, comme un con, à regarder ma vie. Je disserte en me demandant ce qui m’a fait survivre.

J’ai vu des hommes et des femmes, se trémousser, se dépasser pour oublier qu’un jour tout s’achève. J’ai vu l’inutilité de nos disputes, l’absurdité de nos haines. J’ai vu la peur, la tristesse, la colère parfois.

J’ai vu aussi la joie des retrouvailles. J’ai vu le pardon nous habiter. J’ai vu l’amour nous inonder.

Toutes ces années passées m’ont appris à ne plus me mentir.

Dis Dieu, ce sera quand la fin ?

Rencontres

Entre 35 et 45 ans j’ai eu envie de me refaire une vie.

Internet m’a ouvert de nouvelles portes.

Plus besoin de sortir, de traîner de bar en discothèque à la recherche de ce partenaire idéal et invisible. J’avais bien compris que le prince charmant avait trop à faire avec les petites filles pour pouvoir poser ses yeux sur moi ! J’avais aussi réalisé que je ne trouverai pas ce à quoi j’aspirais vraiment dans mes errances noctambules.

Je me suis alors promené d’un site internet à un autre à la recherche de l’indéterminé qui donnerait de la lumière à ma vie.

Baccante75 a été un des premiers à surgir. Celui-là se décrivait comme un mec cool et sensuel, avec l’esprit d’un aventurier du 21e siècle, aimant les virées en moto, un véritable passionné de voyages. C’était un grand gars, plutôt costaud, la cinquantaine environ, encore pas mal conservé. Il avait le teint buriné de ceux qui ont beaucoup vécu. Ses grandes mains lui donnaient un air de bûcheron sorti tout droit des livres de Jack London. Nous avons pris une bière ensemble : cela nous a suffi pour nous dire que cela ne pourrait pas coller. Baccante75 ne buvait que de la bière, j’en avais horreur : je gerbais aussitôt la deuxième avalée. Nous nous sommes séparés courtoisement.

Bosexyman fut le second. Il annonçait avoir 45 ans, alors qu’il devait bien en avoir quinze de plus. Sa coiffure ressemblait plutôt à un crâne en mal de cheveux. Ses longues mains étaient trop fines pour inviter au plaisir. Son seul attrait pouvait résider dans sa fortune. La conversation fut rapidement bouclée et Bosexyman allât rejoindre le troupeau des grands menteurs incorrigibles.

SensuelParis aurait pu attirer mon attention. Ce journaliste célèbre d’une quarantaine d’années avait un charme démesuré. Cultivé, plutôt décontracté, il avait une douce voix sensuelle. Au premier appel téléphonique, l’un était sous le charme de l’autre. Notre rencontre se fit dans un bar branché du quartier des Abbesses. Le voyant arrivé, j’ai su que SensuelParis n’allait pas être l’homme de la situation. Une seule nuit a été un désastre : la sensualité annoncée avait été quelque peu exagérée. A son départ le lendemain matin, SensuelParis m’a fait jurer de ne jamais donner son nom.

Dantes94 était joli garçon de presque 40 ans. Musicien et cuisinier, il recherchait son âme sœur qui surtout pourrait lui payer la production de son album. Délibérément, ça ne pouvait pas marcher !

J’ai eu droit à toutes les catégories : l’artiste au parler excessif, le narcissique à l’ego surdimensionné, le menteur invétéré, le jaloux abusif, le dragueur incorrigible et charmeur, le vieillard édenté, le sadomasochiste honteux et caché, le chauffeur de taxi obsédé (avec celui-là, quelques trajets longue distance auraient pu être possibles). Mais aucun ne convenait vraiment.

Sous la rubrique OSA (Offre de Services en Amour) les candidats ne manquèrent donc pas, mais très peu passèrent le stade du premier entretien. J’avais institué une période d’essai pour les quelques rares élus qui avaient passé le premier cap.

À l’issue, aucune candidature ne fut retenue définitivement.

Je me retrouvais donc seul, face à mon ordinateur rutilant et neuf à jouer à Caesar III toute la nuit.

Jusqu’au jour où…

On passe sa vie à rencontrer des centaines de gens et puis …

Mais là est une autre histoire !

Quarantenaire

J’ai 40 ans aujourd’hui. Je ne pensais jamais y arriver.

Entraîné par des amis, je me suis retrouvé au beau milieu d’un bar de nuit sans nom, ou dont je ne me souviens plus. Peuplé de visages insolites, de faces d’hommes en transit de sexe, je jette un œil dans tous les coins. Je suis en phase d’observation.  

Pour me permettre d’être totalement aux aguets, mes amis m’offrent quelques verres de boissons au goût de rhum La patronne, une maîtresse femme, entre dans leur jeu. Tout ce petit monde veut m’aider à passer ce cap…

Le problème, c’est qu’à force de m’avoir aidé, peu à peu ma conscience se dissout, la chasse ne va pas être possible cette nuit !

Pour tout dire, la clientèle semble dans un état analogue au mien. Dans ces conditions, la rencontre sera impossible ! Je sais que tous deux, nous risquerions de ne pas être vraiment au top. Et puis, je connais trop bien le fait de se réveiller dans le lit aux côtés d’un inconnu en se demandant ce qu’on a bien pu faire avec lui. Je sais aussi les fois où je me suis éclipsé discrètement et honteusement en me réveillant le matin.

Ce soir-là, je suis raisonnable et je rentre seul chez moi. Je m’endors comme une masse sans me donner le temps d’ôter mon jean ! Demain sera une autre belle journée.

Le lendemain le soleil brille à travers les carreaux de ma chambre. L’agressive violence de la lumière en ce matin de début d’été n’enlève pas les brumes cérébrales qui m’habitent.  Après m’être enfin déshabillé, je plonge, sous la douche, j’y reste des heures, et j’en ressors, l’haleine fraîche, prêt pour une nouvelle journée d’aventures incroyables. On n’a pas tous les jours quarante ans, tout de même !

Après un bon café serré, je pars rejoindre des copains. C’est la grande marche annuelle des fiertés. C’est la première Europride et les organisateurs attendent plus de cinq cent mille personnes. Ils ne seront pas déçus, moi non plus.

À mon arrivée, je retrouve très vite la bande de la veille. Tous ont une tête un peu bizarre, un air de nuit trop courte. Aux grands cris de joie des retrouvailles, vient succéder le partage de deux bouteilles de champagne. Les « Bon Anniversaire » fusent : jamais autant de gars ne m’ont embrassé en même temps !

L’ambiance est à la fête. Je ne suis pas le dernier à chanter et à danser en suivant les chars multicolores remplis d’éphèbes triomphants et rutilants de graisse à traire qui se contorsionnent plus ou moins gracieusement. Le champagne me porte et chaque musique me fait vibrer. Je passe d’un char à l’autre, je me livre à des danses effrénées en compagnie de centaine de gens. Je suis libre et heureux d’être là.

J’ai enfin pris la mesure de la personne que je suis. J’ai appris à assumer mes choix. Je sais que je suis responsable pour chacune de mes actions.

Je n’ai pas peur de l’autre, ni de son regard.

C’est entre deux chars que je l’aperçois.

Perdus dans la foule, mes amis ont été avalés par la grande machine de la marche. Je me suis retrouvé seul et soudain, je le vois.

Il paraît seul lui aussi. Il ne danse pas. Spectateur muet, il observe la foule qui défile sous ses yeux. Il ne sourit pas, du moins pas encore.

Nos regards se sont brièvement croisés. Et la foudre a éclaté dans un ciel parfaitement limpide. Des torrents de lumières, des poussières d’étoiles, des éruptions solaires, des aurores boréales, ont illuminé la rue et ont bâti un dôme au-dessus de nos têtes.

La musique est devenue Straussienne, nous fonçons l’un vers l’autre. Nous nous prenons par la taille, et les yeux dans les yeux, nous entamons une valse bleue couleur Danube. Pendant que la foule alentour nous observe comme une curiosité presque contre-nature, nous nous embrassons passionnément.

Les «Boum-Boum » deviennent « Flon-Flon ». Les chars de lumière se transforment en une galaxie explosant tout sur son passage. Le flot devient cortège pour les nouveaux époux : partout on scande leurs noms. Ils avancent se tenant par la main, triomphants, comme un couple de Césars pénétrant dans Rome au retour de la guerre. Chacun tient un sceptre sous les yeux admiratifs d’une foule joyeuse, singulièrement colorée.

Enfin, un Bacchus arrive, les salue, les installe sur son trône. Ils vont s’y prélasser quelques heures : heures de caresses infinies, de baisers langoureux, de désirs exaltants, de plaisirs intenses, d’oublis temporairement définitifs.

Mais, finalement tout a une fin. Et Bacchus vient récupérer son siège sous le regard courroucé d’un Apollon trop défoncé pour défendre le couple d’amants.

La fête est finie. Chacun reprend son chemin. Bacchus et Apollon ont retrouvé leur place, et se sont endormis sur le trône dans les bras l’un de l’autre.

L’envers du décor a repris ses droits et a remis à l’endroit ce qui n’était qu’une diversion de sa part.

Mensonges et lâchetés

Il est parfois difficile d’avouer la vérité en famille.

Je vivais depuis quelques mois une vie amoureuse des plus belles avec un garçon de mon âge.

Au début de notre rencontre, nous ne nous pouvions nous voir qu’une à deux fois par semaine. J’en souffrais, j’en voulais beaucoup plus. Mon compagnon n’était pas encore prêt. Puis vinrent les semaines de quatre jours, puis de cinq, six, et enfin sept.

Mon compagnon avait pris place dans un univers de solitaire. L’appartement dans lequel nous vivions se situait au sixième étage d’un HLM de banlieue. Nous eûmes le désir de changer, de nous trouver le lieu où nous partagerions tout, où nous construirions à deux. Nous voulions trouver notre place.

Maintes démarches furent nécessaires : il n’était pas facile pour deux garçons de louer un appartement ensemble. Aussi, quand par l’intermédiaire d’une amie, une solution put être envisagée, nous avons sauté sur l’occasion. La vie commune allait pouvoir réellement commencer.

Incidemment j’en ai parlé à mes parents. Je leur ai annoncé que j’allais partager un appartement convenable au cœur de la ville avec un ami.

Leur première réaction fut positive ; je me suis senti serein croyant que c’était un premier pas vers la reconnaissance de ma différence.

Ce n’est que quelques semaines plus tard mon père me téléphona. C’était une chose rare, mon père n’avait pas l’habitude de m’appeler. Le ton de la voix n’avait pas la chaleur habituelle. Et quand enfin le sujet de l’appartement fut abordé, je compris tout de suite que mon père ne pouvait pas envisager l’installation de son fils avec un autre homme.

Des années auparavant alors que je venais d’entrer dans l’adolescence et que des taches dans mon lit devenaient incontestables, il avait proclamé que ce n’était pas normal. Les mêmes mots furent utilisés.

Et le fils, en enfant sage et obéissant que j’étais, avait nié. J‘avais dit qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Il s’agissait tout simplement d’une colocation avec un copain : une colocation dans un appartement comptant une seule chambre !

Comment pouvais-je dire la vérité à cet homme, prude, élevé dans la rigueur de la religion protestante ? Je serais devenu un pécheur, un paria, j’aurais risqué de perdre l’amour de mon père. J’ai préféré lui mentir !

Le temps s’écoula dans le silence sur certains sujets devenus tabous.

Mes parents vinrent à plusieurs reprises me rendre visite. Mon compagnon et moi dormions dans le même canapé en leur présence. I

Nous partions en vacances dans la maison familiale sur la Côte d’Azur et à chaque fois, nous faisions étape chez mes parents : nous dormions dans ma chambre d’adolescent, dans le même lit !

Nous vivions la vie de n’importe quel couple sous le regard volontairement naïf de mes parents. Plus jamais, le sujet de la vie intime du fils ne fut abordé. Tout pouvait laisser croire que mes parents avaient délibérément fermé les yeux.

C’est pourtant au chevet de mon père mourant que j’ai fini par tout lui avouer. Devant son corps presque inerte et sans réactions, je lui ai demandé pardon pour lui avoir menti de peur de le perdre. Les respirations se firent alors plus calmes, les soupirs se firent moins nombreux ; le visage de mon père s’est détendu et un sourire s’est esquissé. La vérité enfin exprimée avait soulagé le père qui partait pour son ultime voyage. Au lendemain de cette confession, mon père mourut me laissant seul et triste mais avec la ferme certitude de l’avoir libéré ! Je réalisais alors combien mon père m’avait aimé.

C’est quelque temps plus tard que ma mère fut confrontée à la réalité de l’homosexualité du fils chéri.  Elle nia tout d’abord : « Tu nous a dit que ce n’était pas vrai alors que ton père te posait la question ». Puis vint le temps des interrogations, de la culpabilité. Après bien des larmes et des discussions, elle a apprivoisé l’idée de la différence de son fils. Elle a regardé son fils épanoui et heureux. Elle en était devenue fière.

Elle a fait le grand saut un lundi d’un mois de mars. Mes derniers mots pour elle furent au téléphone : « Maman, je t’aime fort ! ». Une plainte m’a répondu comme un long cri d’amour. Je savais que ma mère partait le cœur tranquille, laissant à son fils unique un immense et éternel amour.

Le garçon de la plage

En cette fin d’été, j’avais décidé de rester dans la bastide familiale au bord de la mer, pour prendre le temps avant de retourner dans la capitale pour travailler.

Je regardais ma vie qui déjà n’avait plus d’avenir, cet avenir qui n’était plus qu’une éventuelle certitude. Je ne voulais pourtant pas m’enfermer dans de noires désillusions.

Je pensais que, de toute façon, un jour, j’aurais à affronter cette mort qu’on m’avait annoncée, programmée pour très vite.

Il faisait encore beau et chaud. Je ne m’ennuyais pas. Je passais toutes mes soirées dans un lieu chaleureux et bruyant dans la ville au bord de la mer. Après avoir parlé, bu, flirté quelquefois, j’allais traîner sur la plage. Je me posais sur le sable, je contemplais la mer, j’écoutais le va-et-vient de l’eau. Le vent souvent me faisait frissonner de plaisir, de fraîcheur, de désir parfois.

J’étais redevenu calme et serein, n’attendant rien de l’univers. Je me sentais vivant, un point c’est tout.

Pourtant, un soir, un autre vint s’asseoir plus loin et pas très loin aussi. Dans la sombre torpeur de cette nuit de fin d’été, nos regards se portèrent l’un vers l’autre. Ce soir-là rien ne fut dit. Et lorsque je partis le lendemain matin, l’autre ne m’avait pas suivi.

Le lendemain soir, je retournais à la plage, à la même place. L’autre était déjà là, comme s’il n’avait pas quitté le lieu, comme s’il m’attendait.

Nos regards se croisèrent. Nous échangions des regards faits d’écoute et d’attention, de découverte et de sourires. Je quittais la plage sur le matin, le cœur chargé de silences et d’espoirs attendant déjà la nuit suivante.

Cela dura près d’une semaine. J’avais remarqué que l’autre avait mon âge. J’avais détaillé sa taille fine, ses épaules carrées, ses cheveux courts très noirs. J’avais aimé son regard doux.

Je ne passais plus les soirées dans le bruit et l’alcool, j’arrivais de plus en plus tôt sur la plage. Et toujours l’autre était là.

Quand un jour, il n’y eut pas d’autre. Peut-être avais-je rêvé ! Peut-être que cet autre n’avait été qu’une fabrication de mon imaginaire désespéré ! J’ai attendu toute la nuit, je ne voulais pas penser que tout cela n’avait été qu’une illusion. Les soirs suivants me revirent au même endroit. La plage restait déserte. Pourtant, j’aimais revenir, m’installer toujours à la même place et attendre.

Les babillages inutiles des garçons de café ne me manquaient pas. Je restais là, je rêvais, je contemplais. Je sentais la vie qui battait en moi, hors de moi. Avais-je trouvé la paix ?

Et puis ce fut le dernier soir. Quand j’arrivais, l’autre était assis, contemplant l’horizon.

Je me sentais déterminé et fort. Je m’approchai, l’autre se retourna, nos sourires embrasèrent l’univers. Assis l’un près de l’autre, nos mains se rejoignirent.

Je venais de retrouver le goût de demain.

Rupture

21 décembre 1985. L’homme est en train de préparer son sac pour partir fêter Noël en famille. Il se sent calme et détendu, heureux de vivre, il vient d’avoir 28 ans.

Quelques jours auparavant, ainsi qu’il le fait régulièrement, il a donné son sang : pour le partage… et aussi pour se dire qu’ainsi, s’il a un problème, il en sera informé !

Avant de partir, il descend vérifier s’il a reçu du courrier. Quelques publicités, et tiens ! Une lettre de l’hôpital de la Salpêtrière ! Curieux, il l’ouvre :

« Suite à votre dernière prise de sang, nous souhaitons vous rencontrer de toute urgence afin de faire un point sur votre santé. Veuillez appeler le numéro ci-dessus pour convenir d’un rendez-vous. »

Signé : Docteur…

Son cœur se met à battre. Il appelle aussitôt. En vain, il est midi : il n’y a plus personne pour lui répondre. À ce moment-là, une sonnerie retentit à sa porte : c’est l’amie qui avec qui il doit voyager qui vient le chercher.

Il prend son sac et gagne la voiture avec elle.

Pendant le voyage, il ne cesse de penser à cette lettre, en parle longuement avec son amie. Elle tente de le tranquilliser et cherche à apaiser son angoisse. Soudain il réalise qu’il a oublié la lettre et qu’ainsi il ne pourra téléphoner, ne se souvenant plus ni du numéro, ni du nom du service, et encore moins du nom du médecin.

De ces fêtes de Noël, il n’en garde que peu de souvenirs. L’atmosphère familiale l’a bercé et il s’est senti en forme, en pleine santé.

À son retour, il retrouve la lettre : il téléphone aussitôt. Un rendez-vous est fixé au 5 janvier suivant. De quoi être angoissé ! Cela ne pouvait pas mieux tomber……

Le 5 janvier, il rencontre enfin le docteur. C’est un petit bout de bonne femme avec un accent sud-américain très fort. Elle le regarde avec douceur et un grand sourire qui se voudrait rassurant.

« Monsieur… Vos analyses ne sont pas très bonnes… Vous êtes SEROPOSITIF. »

Voilà, c’est fait. Il le sait. Sa vie s’arrête. Il vient d’avoir exactement 28 ans et demi.

Le monde dans lequel il avait toujours vécu s’écroule. Il sait qu’il n’a plus aucun espoir. Il sait que cette foutue maladie est la plus forte. Il va désormais se traîner de lit d’hôpital en lit d’hôpital, offrant son corps à des maladies aux noms inconnus de lui jusque-là. Il sait que c’est bientôt la fin et que cette fin ne se fera pas sans souffrances. Il aura des périodes de calme, de rémission peut être. Mais il y aura un terme. Très vite.

Pourtant, les années passent.

Ils sont nombreux ceux de ses amis, de ses connaissances qui ont fait le grand saut : Thierry, Daniel, Bruno, Gilles, Didier… Et chaque fois, c’est la douleur de l’enterrement, l’accompagnement des proches. Un cri monte sans cesse à sa gorge. Il tiendra mais jusqu’à quand.

Ses amours se font et se défont. Parfois, il souffre, parfois non.

Comment exprimer sa solitude, ses angoisses, ses sueurs nocturnes, ses cauchemars ? À qui ?

Des amis l’entourent et le poussent à toujours avancer. Certains lui donnent l’envie de nouveaux projets. Il les écoute.

Mais à quoi ça sert tout ça ?

Les bancs se parsèment autour de lui. Des amis cèdent leur place. Ils ont abandonné. Parfois, il se dit que lui aussi aimerait abandonner. Mais il y a toujours en lui une petite lumière, si faible soit elle quelquefois. Il y a toujours en lui ce grain de vie qui le retient de… Cet espoir qui n’a pas été tué par ce virus destructeur.

Un jour il craque. Il tombe et pense qu’il ne se relèvera jamais, que cette fois-ci c’est la fin, qu’en tout cas elle est là toute proche. Des amis le secourent.

Il se décide à aller parler. À quelqu’un qui ne sait rien de sa vie, enfin pas encore ! Les semaines passent jonchées de rendez-vous, d’antidépresseurs, de médicaments pour dormir. Tout cela s’ajoute à un traitement déjà lourd ! Le cercle se refermera. Bientôt. Il le sait.

Des années après il est encore là.

Finalement, il y a toujours eu une petite lumière. Il y a eu des moments où elle a mis du temps à se rallumer. Mais elle a toujours su le retrouver et lui donner l’espoir. Elle lui a toujours dit que la Force était en lui et avec lui.

Il est toujours en vie. Des amis, des proches ont fait le grand saut. Lui, pas encore.

Malgré ses angoisses perpétuelles ! Malgré sa solitude ! Malgré l’adversité ! Malgré la longue liste des moments où il a accompagné un être cher ou un ami ou parfois un inconnu vers sa dernière demeure comme on dit ! Malgré le fait qu’il n’ait pas compris à quoi tout cela servait !

Il sait qu’il n’en a peut-être plus pour très longtemps. Il sait qu’un jour peut-être les traitements ne seront plus efficaces. Il sait qu’un jour peut être il y aura un des effets indésirables aux traitements ; ils auront gagné, les salauds.

Il se sent seul. Parfois. Souvent.

Il se sent vide. Parfois. Souvent.

Il se sent perdu. Parfois. Souvent.

Ses cauchemars n’ont plus cessé. Ses sueurs nocturnes, ses angoisses journalières sont devenues ses compagnes.

Pourtant, aujourd’hui il aime et est aimé. Il croit encore que la vie est un trésor, un cadeau. Rien n’est jamais vraiment perdu.

Chaque jour, il sait qu’il a survécu, qu’il survit encore. Jusqu’à quand ?

Il n’est qu’un survivant fêlé.